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LEÇON 13 · PROBLÈME DU MAL

Le problème du mal : un approfondissement philosophique

Le problème du mal est l’objection la plus puissante adressée au théisme. Il mérite un traitement rigoureux, et non des faux-fuyants. Comme nous allons le voir, la version logique a été largement résolue, la version probabiliste reste débattue, et le problème lui-même mène dans des directions surprenantes.

La flamme d’une unique bougie brûlant sans vaciller sur un rebord de pierre au milieu d’un vaste orage obscur

Deux versions du problème

Les philosophes distinguent deux formulations :

  • 1
    Le problème logique du mal. L’affirmation selon laquelle l’existence de Dieu est logiquement incompatible avec l’existence du mal. Si un Dieu tout-puissant, omniscient et parfaitement bon existe, le mal ne peut pas exister logiquement. Or le mal existe. Donc Dieu n’existe pas.
  • 2
    Le problème probabiliste du mal. L’affirmation selon laquelle la quantité et la répartition du mal dans le monde rendent l’existence de Dieu improbable, non pas impossible, mais peu vraisemblable. C’est une forme plus faible mais plus persistante de l’objection.

La défense du libre arbitre de Plantinga

La défense du libre arbitre d’Alvin Plantinga est largement considérée comme ayant résolu le problème logique du mal. Même le philosophe athée J.L. Mackie, qui avait le premier formulé le problème logique, a reconnu que l’argument de Plantinga aboutissait.

L’argument recourt à la logique modale (la logique du possible et du nécessaire) :

  • P1
    Il est possible que Dieu ait des raisons moralement suffisantes de permettre le mal.
  • P2
    Il est possible qu’un monde contenant des créatures dotées d’un authentique libre arbitre, et le bien que ce libre arbitre rend possible, ne puisse pas exister sans contenir aussi la possibilité du mal.
  • ∴
    Donc l’existence de Dieu et l’existence du mal ne sont pas logiquement contradictoires.

Notez ce que Plantinga ne fait pas : il n’explique pas pourquoi Dieu permet tel ou tel mal. Il montre qu’il n’y a aucune contradiction logique entre Dieu et le mal. La charge de la preuve incombait à l’athée, qui devait démontrer une impossibilité ; Plantinga a montré qu’aucune démonstration de ce genre n’aboutit.

📎 MÊME LES ATHÉES LE CONCÈDENT

Le philosophe William Rowe, athée, a reconnu : « Certains philosophes ont soutenu que l’existence du mal est logiquement incompatible avec l’existence du Dieu du théisme. Personne, je crois, n’est parvenu à établir une affirmation aussi extravagante. » En philosophie universitaire, le problème logique du mal est une question largement close.

🎬 À regarder : le problème logique, en animation

Cette courte animation de Reasonable Faith (moins de cinq minutes) parcourt la version logique du problème que vous venez de lire : l’affirmation selon laquelle Dieu et le mal ne peuvent pas coexister, et les raisons pour lesquelles cette affirmation échoue dès qu’on l’examine avec les outils de la logique modale. Elle couvre le même terrain que la défense du libre arbitre de Plantinga ci-dessus, y compris la raison pour laquelle la charge de la preuve pèse sur celui qui allègue une contradiction logique.

Suffering and Evil: The Logical Problem · Reasonable Faith (drcraigvideos) · Voir sur YouTube · en savoir plus sur reasonablefaith.org/evil Cette vidéo est en anglais. YouTube propose des sous-titres français via le bouton de sous-titrage.

Le problème probabiliste : le théisme sceptique

La version probabiliste est plus redoutable. Elle ne prétend pas que Dieu est impossible : elle prétend que la masse même des souffrances apparemment gratuites rend Dieu improbable. Le théisme sceptique propose une réponse élaborée :

  • 1
    Nos limites cognitives. Nous ne pouvons pas embrasser les conséquences totales d’un événement à travers l’ensemble du temps et de l’espace. Ce qui paraît gratuit d’un point de vue humain peut servir des fins que nous ne percevons pas, non parce que ces fins seraient dissimulées, mais parce que notre portée cognitive ne suffit pas à les saisir.
  • 2
    L’inférence dite « noseeum » (de l’anglais « je n’en vois aucun ») échoue. Le raisonnement « je ne vois aucune raison, donc il n’y a pas de raison » est une inférence faible, comparable à celle d’un enfant concluant qu’un acte médical douloureux n’a aucune finalité parce qu’il ne peut pas la comprendre. Notre incapacité à voir une justification n’implique pas qu’aucune justification n’existe.
  • 3
    La complexité des chaînes causales. Les répercussions d’un événement se propagent dans le temps d’une manière que nous ne pouvons pas suivre. Des événements qui semblent gratuitement mauvais peuvent être des maillons nécessaires de chaînes causales produisant des biens que nous ne pouvons pas prévoir.
🎬 À regarder : la version probabiliste, en animation

L’animation qui lui fait pendant s’attaque à la version probabiliste du problème, plus difficile : non pas que Dieu et le mal soient contradictoires, mais que la quantité de souffrance rende Dieu peu vraisemblable. En un peu plus de huit minutes, elle développe les mêmes thèmes que la réponse du théisme sceptique ci-dessus : les limites de ce que nous sommes en mesure de juger, et pourquoi la probabilité de Dieu doit être pesée au regard de l’ensemble des preuves et non de la seule souffrance.

Suffering and Evil: The Probability Version · Reasonable Faith (drcraigvideos) · Voir sur YouTube · en savoir plus sur reasonablefaith.org/evil Cette vidéo est en anglais. YouTube propose des sous-titres français via le bouton de sous-titrage.

La théodicée de la formation de l’âme

Le philosophe John Hick a proposé la théodicée dite de la « formation de l’âme » : un monde conçu uniquement pour le confort ne pourrait jamais produire de caractère moral. Des vertus comme le courage, la compassion, la persévérance et le sacrifice de soi ne sont possibles que dans un monde où existe une véritable difficulté.

Hick soutient que le dessein de Dieu n’est pas de maximiser notre plaisir mais de favoriser notre développement moral et spirituel. Dans un monde déchu, c’est souvent dans l’épreuve que cette croissance se produit.

Une mise en garde. Hick a bâti sa théodicée sur des vues que le christianisme historique rejette : il niait une Chute historique et enseignait que tous les êtres humains seront finalement sauvés (universalisme). L’Écriture dit qu’avant le péché, tout ce que Dieu avait fait était « très bon » (Genèse 1:31), et elle promet une création nouvelle où « la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Apocalypse 21:4) ; la bonté ne dépend donc pas de la souffrance. La version biblique de l’intuition de Hick est plus étroite et plus solide : Dieu n’a pas fait entrer la souffrance dans le monde pour nous faire grandir, mais dans un monde brisé par le péché, il s’en sert pour cela. « L’affliction produit la persévérance, la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance » (Romains 5:3-4).

Le cadre biblique : Chute, croix et restauration

Les défenses philosophiques répondent aux arguments logique et probabiliste, mais la Bible raconte aussi l’histoire plus large dans laquelle le mal s’inscrit. Le monde a été créé bon (Genèse 1:31). Le péché humain y a fait entrer la mort (Genèse 3:3-18), et avec la mort une création qui « soupire » et qui « a été soumise à la vanité » (Romains 5:12 ; 8:20-22). Voilà pourquoi le mal naturel existe : non comme une part du dessein de Dieu, mais comme la conséquence de la rébellion contre lui.

L’histoire ne s’arrête pas là. À la croix, Dieu lui-même est entré dans notre souffrance et a porté le châtiment du péché : « lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Romains 5:8). Et il promet un jugement final qui redressera tout tort, et une création nouvelle où « il essuiera toute larme de leurs yeux » (Apocalypse 21:4). La réponse chrétienne au mal n’est pas seulement que Dieu a ses raisons. C’est que Dieu a agi, et qu’il achèvera ce qu’il a commencé.

Le problème du mal joue dans les deux sens

La réponse théiste la plus puissante est peut-être celle-ci : le problème du mal présuppose des normes morales objectives.

  • 1
    Dire qu’il y a « trop de mal » ou des « souffrances gratuites », c’est émettre une affirmation morale objective, à savoir que certaines choses sont réellement mauvaises et pas seulement déplaisantes.
  • 2
    Or, comme le montre l’argument moral (leçon 3), des faits moraux objectifs exigent un fondement transcendant : Dieu.
  • 3
    Par conséquent, la prémisse même qui fait fonctionner le problème du mal, « le mal est réel », renvoie elle-même au Dieu dont elle met l’existence en question.

C.S. Lewis a décrit cette prise de conscience à partir de sa propre expérience : il a abandonné l’athéisme en partie parce que son argument contre Dieu tiré du mal exigeait une norme de justice qui, dans sa propre vision du monde, ne reposait sur rien.

📎 LE TOURNANT DE C.S. LEWIS

Lewis a écrit : « Mon argument contre Dieu était que l’univers paraissait si cruel et si injuste. Mais d’où me venait cette idée de juste et d’injuste ? Un homme ne qualifie pas une ligne de tordue s’il n’a pas quelque idée d’une ligne droite. » Poursuivi honnêtement, le problème du mal n’a pas éloigné Lewis de Dieu : il l’en a rapproché.

PROBLÈME LOGIQUE
L’affirmation selon laquelle Dieu et le mal sont logiquement incompatibles. Largement considérée comme résolue par la défense du libre arbitre de Plantinga.
PROBLÈME PROBABILISTE
L’affirmation selon laquelle la quantité et la répartition du mal rendent l’existence de Dieu improbable. Le théisme sceptique y répond.
THÉISME SCEPTIQUE
La thèse selon laquelle nos limites cognitives nous interdisent d’inférer qu’un mal apparemment gratuit l’est réellement.
THÉODICÉE DE LA FORMATION DE L’ÂME
L’argument de John Hick selon lequel la croissance morale et spirituelle exige un monde comportant de véritables épreuves et de véritables souffrances. Les chrétiens peuvent affirmer que Dieu se sert de la souffrance pour nous faire grandir (Romains 5:3-4) sans accepter le rejet de la Chute par Hick.

Objections courantes

❓ OBJECTION

« La Shoah et les cancers de l’enfant ne peuvent servir aucune finalité. Aucun Dieu ne permettrait cela. »

✓ RÉPONSE

C’est l’objection la plus forte sur le plan émotionnel, et elle mérite un profond respect. La réponse honnête est la suivante : nous ne savons peut-être pas quelles fins précises sont servies par telle ou telle horreur. Mais « je ne vois aucune raison » est un énoncé sur nos limites cognitives, non sur la réalité. Le théisme sceptique ne minimise pas la souffrance : il maintient l’humilité quant à notre capacité à voir le tableau complet. Une réponse responsable joint l’honnêteté intellectuelle (« je ne sais pas pourquoi ce mal précis a été permis ») et la clarté philosophique (« ne pas voir de raison ne démontre pas qu’aucune raison n’existe »).

❓ OBJECTION

« Dieu aurait pu créer des êtres libres qui choisissent toujours le bien ; il est tout-puissant. »

✓ RÉPONSE

La toute-puissance signifie la capacité de faire tout ce qui est logiquement possible. Plantinga ne soutient pas qu’un être libre qui fait toujours le bien soit impossible : Dieu lui-même est parfaitement libre et parfaitement bon, et les rachetés seront un jour affermis dans le bien (1 Jean 3:2). Son argument est plus restreint. Si Dieu crée des créatures libres dans cette vie, alors c’est à elles de faire le bien ou non. Dieu peut créer des créatures libres ; il ne peut pas faire en sorte qu’elles fassent librement uniquement ce qui est juste, car un choix que Dieu fait à leur place n’est pas leur choix. Plantinga ajoute qu’il est possible que chaque créature libre que Dieu aurait pu créer s’égare au moins une fois (il appelle cela la « dépravation transmondaine », en anglais transworld depravity), de sorte que même un Dieu tout-puissant ne pourrait pas garantir un monde de créatures libres sans aucun mal.

🤔 Réfléchissez-y
  • Pourquoi la distinction entre le problème logique et le problème probabiliste du mal est-elle importante ? Lequel est le plus fort ?
  • Lewis disait que le problème du mal l’avait en réalité conduit à Dieu. En quoi l’affirmation « le mal est réel » présuppose-t-elle une morale objective ?
  • Le théisme sceptique est-il une réponse satisfaisante à la souffrance, ou donne-t-il l’impression d’une esquive ? Quelle est la différence entre « je ne sais pas » comme humilité intellectuelle et « je ne sais pas » comme dérobade ?
  • La Bible dit que le monde, avant la Chute, était « très bon » et que la création nouvelle ne connaîtra aucune douleur. En quoi cela change-t-il l’affirmation de Hick selon laquelle la vraie bonté a besoin de la souffrance ?
📝 Vérification rapide

Pourquoi le problème logique du mal est-il considéré comme largement résolu en philosophie universitaire ?

🎯 CE QUE VOUS AVEZ APPRIS

Le problème logique du mal a été largement résolu par la défense du libre arbitre de Plantinga, ce que des philosophes athées eux-mêmes reconnaissent. Le problème probabiliste reçoit une réponse du théisme sceptique et de la théodicée de la formation de l’âme. Et la prémisse même de l’argument, « le mal est réel », présuppose la norme morale objective qui, comme le montre l’argument moral, renvoie à Dieu.

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